Bovary Madame

Bovary Madame

đŸ—“ïž Du 20 mars 2026 Ă  19h00 → 20 mars 2026

Je m’aperçois que la plupart des spectacles que je crĂ©e au théùtre ressemblent au fond Ă  des sĂ©ances de spiritisme. Esprits, ĂȘtes-vous lĂ  ? Qu’il s’agisse de faire revivre les Ă©crivains de Minuit dans Nouveau Roman, les artistes morts du sida dans Les Idoles ou les membres de ma famille dans Le Ciel de Nantes. Comme si j’accordais au théùtre le don de la nĂ©cromancie.

Cette fois, j’aimerais que le plateau soit hantĂ© par un personnage romanesque et qui plus est peut-ĂȘtre le plus cĂ©lĂšbre de la littĂ©rature française : Emma Bovary. Cette fois, j’aimerais non pas transformer des personnalitĂ©s rĂ©elles en figures de théùtre, mais approcher un personnage romanesque comme on s’approche d’une personne dont on ne connait pas toute la vie.

Dans L’Art de la fiction, Henry James s’étonnait qu’un roman qui prĂ©sente la destinĂ©e d’une Ă©pouse d’un mĂ©decin de campagne dans un bourg normand, puisse aboutir Ă  un tel chef-d’Ɠuvre : « les Ă©lĂ©ments Ă  peindre sont en nombre infime, la situation de l’hĂ©roĂŻne est pour ainsi dire minable, le matĂ©riau des moins prometteurs ; or tout cela va donner vie Ă  une Ɠuvre de gĂ©nie
 Les pauvres aventures d’Emma Bovary sont une tragĂ©die pour cette raison qu’en un monde ne soupçonnant rien d’elle, la laissant sans aide et sans consolation, elle doit seul distiller le prĂ©cieux et le rare. » La lutte dĂ©mesurĂ©e et perdue d’avance qui se joue pour Emma Bovary entre sa rĂ©alitĂ© cruelle et ses aspirations romantiques fonde le mystĂšre Ă©tonnant de ce personnage. Est-elle une sƓur Ă©loignĂ©e de Don Quichotte ou bien juste une hĂ©roĂŻne sans moyen dont on peut moquer la candeur et l’ignorance, ou bien incarne-t-elle, d’une maniĂšre flamboyante et frondeuse, et trĂšs moderne, le refus fĂ©minin face Ă  la renonciation ? Emma Bovary a acquis au fil des lectures et des interprĂ©tations diverses, un statut de mythe fĂ©minin dont on ne cesse d’interroger la fonction symbolique.

Par une analogie Ă©trange, quand je pense Ă  Emma Bovary, c’est Martine Carol dans le film Lola MontĂšs que je vois. Le cinĂ©aste Max OphĂŒls met en scĂšne son personnage titre, personnage imaginaire, comme une bĂȘte de cirque, offerte Ă  la concupiscence et au mĂ©pris du public par un Monsieur Loyal monstrueux. Lola, ex-courtisane qui fit tourner les tĂȘtes couronnĂ©es, ne survit qu’en rejouant chaque soir, sur le mode de la pantomime, les Ă©pisodes les plus scandaleux de sa carriĂšre. Comme un cauchemar, le film alterne les moments de cirque avec des sĂ©quences de reconstitution historique qui semblent Ă©maner de la mĂ©moire du personnage.

J’aimerais travailler la mise en scĂšne de Madame Bovary dans un semblable double mouvement : La mise Ă  distance et l’intimitĂ©, le spectacle et le rĂ©el, la parade et le sentiment vrai. En enchaĂźnant les Ă©pisodes reposant sur les stations du rĂ©cit : Emma au couvent, Emma Ă  son mariage, Emma dans les bois, Emma dans le Fiacre


Emma Bovary n’est pas Lola MontĂšs, dont elle aurait certainement enviĂ© la vie romanesque de grande amoureuse, mais toute commune et banale qu’elle soit, sa carriĂšre d’épouse adultĂšre n’est pas moins scandaleuse. Et chez Flaubert, comme chez OphĂŒls, il s’agit bien d’un rĂ©cit d’agonie. En la plaçant Ă  la fois comme « actrice » d’elle-mĂȘme et comme sujet Ă  commentaires, j’ai dans l’idĂ©e de parvenir Ă  cerner les contours de sa figure, de la mĂȘme maniĂšre qu’on rĂ©alise une mise au point sur un visage qu’on filme.

Cela fait dĂ©sormais plus de vingt ans que j’écris et mets en scĂšne pour le théùtre, et j’ai la chance d’avoir constituĂ© autour de moi une troupe de comĂ©diennes et comĂ©diens fidĂšles. C’est avec eux que je veux me lancer dans ce nouveau projet : Harrison Arevalo, Jean-Charles Clichet, Julien HonorĂ©, StĂ©phane Roger, MarlĂšne Saldana, Ludivine Sagnier.

J’aimerais qu’ils soient rejoints par un jeune comĂ©dien. Nous travaillerons avec la mĂ©thode que nous avons perfectionnĂ©e spectacle aprĂšs spectacle : une Ă©criture de plateau qui laisse la part belle aux improvisations Ă  partir d’un travail minutieux de dramaturgie. J’ai dans l’idĂ©e qu’ils ont tous des idĂ©es sur Madame Bovary, et qu’il serait frustrant et maladroit de ne pas leur donner la possibilitĂ© Ă  tous de l’incarner Ă  un moment ou Ă  un autre sur le plateau.

Flaubert avait placĂ© un sous-titre Ă  Madame Bovary : « MƓurs de province ». C’est peut-ĂȘtre Ă©trange, mais Ă  mes yeux le cƓur secret de ce projet, ce qui m’attire tant, est contenu dans ces mots « MƓurs de province ». J’espĂšre par ce spectacle retrouver quelque chose de la petite ville oĂč j’ai grandi, retrouver les commerçants, l’odeur du feu de bois, les ruelles de nuit, les rumeurs de jour, les sous-bois oĂč l’on s’étend, les bals auxquels on rĂȘve de participer Ă  la ville voisine, et la certitude qu’on maquille en espĂ©rance Ă  peine crue, que seul l’amour peut nous sauver.

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